Un catechisme au gout de liberte Divine blessure

Jacqueline Kelen, chez Albin Michel, 2005



Riche de fulgurantes intuitions et servi par une vaste culture, cet étonnant livre ouvre un horizon d'espérance et de liberté par-delà les leurres et les contraintes du monde actuel, et ce malgré les réserves qu'appelle son caractère ésotérique.

En affirmant que la poursuite effrénée de l'épanouissement individuel et le culte du moi ne relèvent que d'une vogue illusoire et nocive, J. Kelen prend le contre-pied de l'hédonisme aujourd'hui prédominant, axé sur le consumérisme, l'obsession de guérir et un foisonnement de délires religieux. Vivre pleinement exige, selon elle, que l'homme renonce à ses nostalgies infantiles, brise les enfermements et les protections qui l'étouffent, retrouve son désir originel et se voue à la passion d'aimer, seule capable de l'ouvrir à autrui et à l'infini. Mais se risquer hors de soi nécessite de douloureux arrachements, et l'amour expose à des épreuves qui ne vont pas sans blessures. Bien que jamais salvatrice par elle-même, la souffrance qu'entraînent ces blessures apparaît à l'auteur comme la possibilité d'une expérience privilégiée, susceptible de libérer l'homme de ses avoirs et de sa suffisance, et de lui donner à entrevoir le monde tel qu'il est vu et aimé par Dieu. J. Kelen réhabilite ainsi le dépouillement et le sacrifice qui ont si mauvaise presse de nos jours, le courage, la patience et la fidélité.

Nul ne pouvant se donner sans accepter de se perdre, la tendresse n'est pas possessive, ne comporte aucune réserve et n'exige rien en retour ; elle éveille une compassion sans limites pour toutes les créatures, même les plus insignifiantes en apparence, dit l'auteur. Miracle des miracles et source de toute inspiration, l'amour rachète le monde et promet l'éternité, mais c'est en consumant ceux qu'il touche. Personne ne peut se délivrer de ses entraves et atteindre la plénitude de son être par ses propres moyens, ni dispenser par lui-même le salut à autrui ; mais celui qui accompagne avec bonté ses semblables dans la peine, celui-là accompagne Dieu qui ne peut se rencontrer autrement. Et J. Kelen observe que l'égoïsme et la vanité étant plutôt caractéristiques du sexe qui se dit fort, les hommes ne peuvent guère espérer en guérir sans la médiation des femmes qui leur révèlent leurs limites et leur fragilité, et qui les font naître au désir d'aimer et d'être aimés. Au reste, esquissée dans ce livre, la perspective d'un amour qui assume la vie dans toute son ampleur, de l'érotique au plus sublime, offre une généreuse lecture du vécu mystique et reflète somptueusement une facette de l'infinité divine.

Le choix d'une approche poétique et le détour par les grands mythes de l'humanité confèrent à cet essai une originalité et une force qui font assez généralement défaut aux ouvrages de spiritualité ou de théologie. On a trop et trop mal parlé de Dieu pour continuer à en disserter avec le même vocabulaire et sur les mêmes registres. Ce n'est donc pas le moindre mérite de J. Kelen de convier ses lecteurs à revisiter longuement la littérature, des tragiques grecs aux poètes modernes, en passant par la Bible et les mystiques arabes, Chrétien de Troyes, Dante et une foule d'autres créateurs. Mais l'héroïsme, l'idéal chevaleresque, le mysticisme et l'exaltation de la sainteté véhiculent aussi de nombreuses ambiguïtés, et la vision proposée renvoie à une esthétique, une morale et des doctrines désormais largement obsolètes, car inappropriées aux réalités et aux urgences nouvelles. Le monde a changé, et l'évolution technique et scientifique ne cessent de le refaçonner. Quels seront, dans ces conditions, les prophètes, les saints et les amis de la sagesse que J. Kelen appelle de ses voeux ? Comment s'inscriront-ils dans la culture contemporaine et participeront-ils aux combats où se joue l'avenir de l'humanité ? Quoi qu'on dise, les hommes sont plus que jamais séparés les uns des autres par un abîme qui engloutit l'immense multitude des pauvres sans qu'ils puissent entendre la parole qui leur est destinée. La connaissance ou la révélation seules s'avèrent de ce fait impuissantes, et le spirituel sans le social et le politique risque fort de n'être qu'un mirage.

L'ésotérisme qui entoure les intuitions de J. Kelen dévoile ici ses excès et ses limites. Une pléthore de plaies, de sang et de supplices qui rappellent le dolorisme et la cruauté d'un Dieu pervers, malgré le rejet du masochisme par l'auteur. Un dualisme qui situe Dieu loin de sa création, minimisant la portée du mystère de l'incarnation au profit d'un idéalisme qui réduit le monde à n'être qu'un exil. Une quête hors de l'espace et du temps qui ne vise qu'un Royaume céleste et semble mésestimer l'enfantement de Dieu dans le quotidien de l'existence humaine. Et l'énumération peut continuer, fastidieuse mais nécessaire ; Une séparation trop tranchée entre le masculin et le féminin, surplombée par une Féminité éternelle célébrée comme archétype et sacrement du Divin, et une glorification inconditionnelle des passions amoureuses. Un volontarisme qui privilégie l'honneur et l'héroïsme individuels en négligeant la grâce qui oeuvre de façon gratuite et ordinaire parmi les hommes. Une conception terriblement abrupte de l'absolu qui préside à un idéal de pureté aux antipodes de notre humble condition, et qui entraîne une dangereuse valorisation de la solitude extrême du pèlerin et du mystique. Enfin, une définition du sacré commandée par l'idée d'un Dieu Seul, Un et Tout Autre, dont le Christ ne serait qu'une figure symbolique régnant au-delà des réalités charnelles de l'humanité ; Pourquoi donc dénoncer avec tant d'insistance la médiocrité apparente du monde qui est le nôtre et dont nous sommes solidaires, en méconnaissant le formidable travail d'engendrement en cours et les espérances inédites dont il est porteur en dépit de tout ? Les présupposés initiatiques et gnostiques de la démarche proposée sont élitistes et source d'illusions, car l'aventure mystique ne constitue qu'un plaisir solitaire quand elle est coupée de l'éthique.

Si ce survol de l'ouvrage de J. Kelen paraît contradictoire, faut-il l'imputer à une interprétation fautive de la pensée de l'auteur ? Sans être baron, nain ou docte, le lecteur reste sans doute plus ou moins encombré des prétentions, des petitesses et de la fausse science de ces trois catégories évoquées dans le livre, mais cela ne suffit pas à expliquer ses réticences ou son désaccord face à la philosophie de Kelen. Quoi qu'il en soit, ce livre constitue une heureuse invitation à progresser vers l'essentiel. Toute compassion, tout pain partagé et tout corps qui se rompt au service des hommes sont eucharistie et rachètent le monde. Tâcher de sauver Dieu en nous et dans les autres, quitte à perdre tout savoir à son sujet, c'est ce qui reste de la religion à notre époque difficile, mais c'est tout et il n'y a guère autre chose à espérer aujourd'hui en ce domaine. Cela étant, chacun se rappellera que Dieu accorde le soleil et la pluie aux bons et aux méchants sans distinction, et que la radicalité de l'Evangile exige donc la plus profonde humilité quand il est question d'absolu. Devant le péril que représentent les fous de Dieu quel que soit l'habit qu'ils revêtent, demandons au ciel de nous envoyer des frères et des soeurs très modestes, plus enclins à offrir en silence une main secourable qu'à convoiter les connaissances inaccessibles et les jouissances extatiques, des frères et des soeurs capables d'épouser le quotidien d'ici-bas pour le transfigurer.

Jean-Marie Kohler