Le supplice de Jésus de Nazareth et sa résurrection par le Dieu d'Israël

 


La conférence donnée par Michel Deneken à la Halle au blé d'Altkirch le 26 mars, intitulée Passion et Résurrection: les faits et la foi, s'est parfaitement inscrite dans les perspectives que cherchent à privilégier les Conférences Culture et Christianisme : reformuler la foi chrétienne sur la place publique, en un langage compréhensible aujourd'hui, en tenant compte des problématiques culturelles et des recherches théologiques et scientifiques contemporaines.

Diverses conjectures peuvent être avancées à partir des sources néo-testamentaires sur le procès de Jésus de Nazareth, sur les responsabilités juives et romaines dans cette affaire, et sur les raisons effectives de la condamnation. Mais, d'un point de vue strictement historique, l'unique certitude que nous ayons au sujet de ce Jésus est sa mort par crucifixion autour de l'année 30. Il s'agissait là d'un supplice extrêmement répugnant, que les Romains infligeaient aux esclaves révoltés et aux rebelles de leurs colonies, tandis que les Juifs le réservaient aux crimes considérés comme les plus abjects - infanticide,  parricide, et traîtrise entre autres. La malédiction qui pesait sur les crucifiés était telle que même leurs cadavres devaient encore la subir, exposés nus et laissés sans sépulture pour illustrer l'ignominie de la peine et ne pas souiller la terre. De fait, le Nazaréen qui avait proclamé l'avènement du règne de Dieu a fini sur un gibet, en dehors de la ville sainte de Jérusalem, entre deux criminels exécutés comme lui, abandonné par tous les siens. Cette mort horrible et infamante, vécue dans la plus grande solitude face aux hommes et face au ciel, ne comportait humainement aucune promesse de lendemain. C'était bel et bien un formidable échec: il n'y avait pas de quoi fonder une nouvelle religion!

 Mais, quand la catastrophe fut consommée, il se produisit pour Jésus et ses disciples un événement à proprement parler incroyable et indicible, et ce contre toute attente. Prenant le parti de l'homme pendu au bois, Dieu a relevé d'entre les morts le Nazaréen supplicié, recréant la vie là où elle venait d'être anéantie. Ressuscité, le Rabbi est apparu à ses disciples et leur a parlé. Ce fait est évidemment invérifiable et aucun historien ne pourra jamais prouver quoi que ce soit à ce propos; mais, comme la vie des disciples, l'histoire du monde s'en trouvera bouleversée. La portée de cet événement unique est d'emblée apparue infinie. Si Dieu a fait cela pour cet homme, ce ne pouvait être que pour parfaire son oeuvre continue de création et de salut: le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob s'est donc révélé en Jésus comme jamais encore Il ne s'était révélé auparavant. Dès lors la résurrection constitua-t-elle la source et la pierre d'angle de la foi chrétienne; et c'est seulement à la lumière de cet événement fondateur que se formeront, au fil des décennies suivantes, les traditions évangéliques dans les diverses communautés chrétiennes primitives. C'est alors que toute l'aventure de Jésus et de ses disciples s'était humainement soldée par un indiscutable fiasco, qu'un retournement imprévu attribué à Dieu donna naissance à l'Eglise.

 Ne disposant d'aucun écrit de Jésus ni d'aucun document biographique le concernant, comment ne pas être pris de vertige devant l'impossibilité de saisir qui fut au juste cet homme, et devant l'intrinsèque fragilité des témoignages concernant sa résurrection? La foi pascale représente, de ce double point de vue, une abrupte radicalisation de la foi en Dieu, en même temps qu'une entrée privilégiée dans le mystère de l'Incarnation. Quelle que soit la perspicacité des exégètes, Jésus échappera toujours à leur emprise comme à celle des historiens, et seuls les chemins multiples et parfois contradictoires des traditions peuvent donner accès à sa personne et à son message. Quant à la résurrection, nous en  sommes réduits à croire sur parole des hommes qui avaient trahi ce même Jésus avant de le reconnaître pour leur Seigneur. Si la foi chrétienne est dite apostolique, ce n'est pas seulement parce qu'elle a été transmise par les apôtres, mais c'est d'abord parce qu'elle repose toute entière sur leur témoignage. L'histoire de Dieu parmi les hommes se trouve ainsi à la merci des hommes et de leur histoire, avec tous les risques que cela comporte pour Lui et pour eux - Dieu ne se moque pas de sa création. S'il est absolument justifié que l'intelligence cherche à comprendre au mieux tout ce qui peut l'être, il lui revient pareillement d'admettre qu'il y a des mystères qui la dépassent; croire ne se réduit pas à comprendre et à faire - la foi implique un saut.

 Les Evangiles rapportent ce que les disciples ont retenu de la vie et des enseignements de Jésus, les faits et les paroles du Rabbi ayant été réinterprétés à la lumière de l'événement de Pâques et en fonction des préoccupations des premières communautés. Depuis les débuts, c'est en méditant ces traditions que les chrétiens s'ouvrent au mystère de leur Dieu et à celui de leur propre existence, mais il s'agit en réalité de bien autre chose que d'un corpus doctrinal qui voudrait instaurer une religion nouvelle et en prouver le bien-fondé. Les guérisons opérées par Jésus furent somme toute modestes en regard des prodiges attribués à bien des faiseurs de miracles de son époque; et, pour admirables que fussent ses enseignements, il convient de reconnaître que d'autres hommes inspirés ont dit sur le monde et sur Dieu des choses semblablement étonnantes et profondes. De fait, la Parole de Dieu qui se révèle à travers ces textes est infiniment plus qu'une nouvelle thérapie, une nouvelle sagesse, une nouvelle morale ou une nouvelle religion. Elle est Dieu fait homme jusqu'à la dernière extrémité de l'humain,  irruption de la toute-puissance de l'amour divin au coeur du monde, et recréation de l'univers. Dieu est mort en l'homme Jésus, et ce Jésus mort a été ressuscité par Dieu: c'est en cela - l'impossible devenu réalité - que consiste la Bonne Nouvelle des Evangiles.

 La crucifixion de Jésus et de ses deux compagnons de malheur a sans doute eu de nombreux témoins -  de tels spectacles attirent les foules. Mais, banale scène de cruauté, elle n'a pas dû soulever de problèmes particuliers.  A l'évidence, personne ne pouvait imaginer que l'un de ces piteux suppliciés était le Messie attendu en Israël. Le scandale et les difficultés ne survinrent qu'après la résurrection, quand les disciples se mirent à confesser que ce Jésus crucifié a été ressuscité par Dieu, et qu'ils le proclamèrent Christ et Seigneur. Car, contrairement à la mise à mort, la résurrection n'a pas eu de témoin: personne ne pouvait dire ce qui s'était passé, et les descriptions figurant dans les apocryphes n'ont aucune crédibilité. Les récits du tombeau vide et des apparitions sont les seules traditions transmises à ce sujet par les textes néo-testamentaires. Mais la plupart des exégètes pensent que les premiers, encore ignorés par l'apôtre Paul au début des années cinquante, n'ont été mis en forme que tardivement - à des fins liturgiques ou par souci de répondre à la polémique juive concernant la résurrection. Les seconds, par contre, semblent remonter aux apôtres eux-mêmes et rapportent une expérience de foi originale et décisive, qui, tout en empruntant les représentations de ceux qui en bénéficièrent, a radicalement transcendé l'ordre habituel des choses. En tout état de cause, ces apparitions ne sont pas à comparer avec les visions qui, au fil de l'histoire, se sont produites ici ou là en réponse aux attentes subjectives de l'imaginaire religieux, et que l'on qualifie du même vocable.

 Mais fallait-il que Jésus souffre et meure pour parvenir à la résurrection? Une longue et malheureuse tradition  présente cette mort comme une expiation des péchés nécessaire pour apaiser un Dieu offensé et animé par une juste colère. On voulut même que le supplice de Jésus fût le plus atroce de tous les temps. Mais cette croyance, qui s'appuie sur quelques citations scripturaires mal comprises et mal traduites, est totalement absente des Evangiles: le Dieu de Jésus ne pouvait pas être ce dieu là. La mort de Jésus de Nazareth était inscrite dans son destin de créature: il est mort comme meurent tous les hommes, et son tombeau - s'il a été enterré - a contenu son cadavre comme nos tombeaux sont pleins des cadavres de tous ceux qui nous ont précédés. Jésus n'a pas apporté de solution métaphysique au problème du mal, mais il a assumé le lot de souffrances qui lui est échu, en pleine solidarité avec les autres hommes. Ce n'est pas son dernier souffle qui a sauvé l'humanité, c'est l'ensemble de sa vie qui a été et qui demeure source de salut, parce que toute entière donnée aux hommes et à Dieu, dans une confiance totale et une fidélité sans faille. C'est en ce sens qu'il a vécu et qu'il est mort pour les hommes. Il est allé au bout de lui-même pour témoigner du Dieu qui l'habitait et dont il annonçait le Royaume à venir et déjà présent: c'est de cela qu'il est mort, du fait de ses semblables et non du fait de Dieu. Mais c'est précisément parce que sa vie et sa mort furent ce qu'ils ont été que Dieu l'a ressuscité, et qu'Il nous offre à travers lui l'espérance pascale de notre propre résurrection. Il ne sert à rien de s'abîmer dans la contemplation de la croix, ni de s'attarder en vain dans le décor du tombeau vide, ni même d'anticiper indûment sur Pâques en minimisant le mal et la mort. Il nous faut assumer nos vies d'hommes comme Jésus a assumé la sienne, en faisant advenir le Royaume de Dieu en nous et autour de nous. Alors, la résurrection deviendra une réalité dès à présent, et nous pourrons dire : Ce n'est pas pour acheter le paradis que j'habille le mendiant, mais c'est parce qu'un coin de paradis habite déjà en moi .

Jacqueline Kohler